Entrevue avec Teresa*

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Je publie ici un brouillon que j’avais rédigé il y a trois ans lors d’une entrevue avec la fille d’une ancienne présidente de la Jeunesse Catholique Féminine Mexicaine dans les années 1950.

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L’insigne de la JCFM de la mère de Teresa* – D.B.

Teresa* est la fille d’une des femmes importantes dans le cadre de mon sujet de thèse. Il y a quelques mois, j’avais machinalement tapé le nom de sa mère sur un moteur de recherche (ça c’est la recherche 2.0 !) et j’étais tombée sur la fiche de sa fille parmi le répertoire des chercheurs de la UNAM. Étant la fille aînée, elle porte le même nom que sa mère. Je lui ai envoyé un mail comme on jette une bouteille à la mer et elle m’a gentiment et très rapidement répondu. Un peu impressionnée qu’une doctorante s’intéresse aux activités de sa mère au début des années 50, elle m’a néanmoins fixé immédiatement rendez-vous pendant mon séjour au Mexique. Sa mère venait de décéder mais ses papiers étaient conservés et en train d’être mis en ordre par sa famille.

Je suis arrivée le jour dit sans m’attendre à grand chose. Quand on fait de la recherche on doit admettre d’avance les échecs et s’ôter toute illusion – mais on n’y arrive jamais complètement et on ne peut s’empêcher de croire à sa bonne étoile – sinon on ne ferait pas de recherche… J’ai été accueillie dans un appartement petit mais chargé de bibelots et de tableaux. Teresa mère habitait dans l’appartement d’à côté. Trois jeunes femmes passaient et repassaient, nous apportaient des petits gâteaux, houspillaient un petit garçon brun ravissant (Armando) mais Teresa m’a apporté elle-même le café lyophilisé et s’est mise immédiatement à raconter.

Bien que spécialisée en biologie, cette femme a un goût prononcé pour l’histoire et est dotée d’une mémoire d’éléphant. J’ai tout enregistré pour n’en perdre aucune miette, ni même son timbre de voix, si vibrant. Et cette entrevue a été infiniment stimulante pour moi, car enfin prenaient vie devant mes yeux des personnes et des situations que j’avais jusqu’à présent péniblement retracées à partir de vieux papiers, en général impersonnels, et des lectures.

Sa famille descend d’une lignée d’hacenderos, des propriétaires terriens du nord du Mexique presque totalement dépouillés à la révolution (1910-1917), et plus loin encore, d’un quasi vice-roi de la Nouvelle-Espagne, c’est-à-dire le représentant du roi d’Espagne au Mexique pendant la colonisation, un Espagnol d’abord installé au Guatemala avec sa famille, nommé vice-roi ou commandant général de l’armée (on ne sait plus) au Mexique, puis fusillé par les armées indépendantistes à Oaxaca en 1812.

« Ses descendants se sont toujours engagés du mauvais côté ». L’un faillit être fusillé avec l’empereur Maximilien à Querétaro en 1867 (mais il eut la « chance » de mourir d’une crise cardiaque douteuse la veille du jour de l’exécution).

Enfin ils s’établirent dans leur hacienda sous le « règne » de Porfirio Diaz à la fin du XIXe siècle. Mais l’hacienda ne pouvait nourrir tous les enfants. Les cadets vinrent s’établir à Mexico et adoptèrent la profession d’avocat. Il est d’usage dans la famille de penser que les cousins de Mexico sont « libéraux » et les cousins ruraux du nord, « conservateurs ». Le grand père de Teresa est né et a grandi dans le nord, mais est venu étudier à Mexico pendant la révolution. Une anecdote familiale dit que Pancho Villa, l’un des héros de la révolution dans le nord, laissait ses filles à la garde la maman du grand père de Teresa, une femme « sobre » et proche des paysans, et lui disait : « si tous les hacenderos avaient été comme vous, il n’y aurait pas eu de révolution. »

La fin des années 1920 est le théâtre de violents affrontements entre l’armée fédérale et les insurgés cristeros, ces catholiques qui au nom de leur foi prirent les armes contre l’État révolutionnaire et anticlérical du président Plutarco Elias Calles. Le grand père était évidemment du côté des cristeros. À l’apogée du conflit, nombre d’églises étaient fermées, certains États du Mexique n’avaient plus de prêtres, et le culte ainsi que le catéchisme se faisaient souvent dans l’anonymat des maisons particulières (pour en savoir plus sur cette histoire, lire La Christiade de Jean Meyer). Le grand père assistaient aux réunions de la « ligue de défense des libertés religieuses ». Un soir, à la sortie d’une réunion, un homme mit par mégarde le chapeau du grand père, sortit… et fut assassiné juste après.

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Médaille pontificale octroyée à la mère de Teresa pour ses bons et loyaux services rendus à l’Eglise – D.B.

La mère de Teresa était l’aînée de 10 enfants. Elle s’engagea à fond dans la Jeunesse Catholique Féminine Mexicaine (JCFM), car son père ne la laissait pas étudier à l’université laïque. Là elle put toutefois s’y former en théologie et en dogmatique mais aussi en littérature, histoire, géographie, philosophie… et arts ménagers. Mais bizarrement, Teresa fille ne s’est pas trop étendue sur les activités de sa mère à la JCFM.

Sa mère se maria tard pour l’époque (33 ans), sans doute en raison de son engagement intense dans la JCFM (confère la médaille ci-contre) qui n’était pas compatible avec une vie de famille. D’ailleurs, beaucoup d’anciennes dirigeantes sont restées vieilles filles ou sont devenues religieuses, ce qui pose la question du genre promu par les ligues de jeunesse catholiques féminines comme le montre un article de Michela de Giorgio sur la jeunesse catholique féminine italienne dans l’Entre-deux-guerres. Elle épousa un Espagnol exilé au Mexique pendant la guerre civile en Espagne, ce qui causa scandale dans une partie de la famille (devinez laquelle) car en tant que « républicain » on le considérait comme un « communiste ». Bien que modérée, elle adopta les idées progressistes de l’époque et put finalement assouvir son désir de faire des études en s’inscrivant en littérature anglaise à la UNAM dans les années 1960. Une de ses petites sœurs, également passée par la JCFM et devenue religieuse d’une congrégation française liée à la JCFM, sympathisa avec les idées de la théologie de la libération dans les années 70.

Je n’ai raconté ici que les anecdotes les plus saillantes et de fait, les moins utiles pour ma thèse.

Entretemps, une des soeurs de Teresa est arrivée, Maria*, aussi anguleuse (un vrai visage d’Espagnole) que Teresa est duveteuse, et avec une voix de basse qui contraste avec la voix claire de sa soeur aînée. Maria m’a dit que Teresa avait vraiment « incorporé » la mémoire de leur mère et que j’étais bien tombée.

Je vais les revoir car elles vont m’organiser une rencontre avec des « anciennes » du mouvement que j’étudie.

Et ainsi se conclurent – pour l’instant – trois heures d’exultation doctorale.

* Les prénoms ont été modifiés.

L’énigme du « oui » mexicain – Article du Monde

Je copie-colle ici un article paru dans Le Monde du 4 août 2011 qui rejoint ce que j’exprimais sur la douceur des Mexicains. Rien de transcendantal mais bon, c’est juste un clin d’oeil 😉 .

A Mexico, demander son chemin tourne parfois au jeu de piste. « C’est par là », lâche volontiers l’homme de la rue sans se soucier de la véracité du renseignement. Mieux vaut croiser l’information auprès d’un tiers, cela vous évitera des déconvenues dans cette ville tentaculaire de plus de 20 millions d’habitants. « Les Mexicains ne savent pas dire non », explique Olivier Soumah-Mis, consultant en management interculturel.

Aimable et attentionné, le caballero (« gentleman ») tutoie à l’envi les vendeurs, ses clients et même ses supérieurs hiérarchiques. Le vouvoiement est une marque de distance respectueuse qui ne s’utilise que face à une personne âgée ou à un haut dignitaire. Mais s’il est familier, le Mexicain n’en est pas moins courtois en toutes circonstances. Muchas gracias (« merci beaucoup »), muy amable (« très aimable »), con permiso (« avec votre permission »), dit-il dans les lieux publics. Si quelqu’un éternue, l’incontournable Salud (« à vos souhaits ») entraîne automatiquement un gracias de l’intéressé. Idem pour le buen provecho (« bon appétit »), lancé à la cantonade en entrant dans une fonda, cantine familiale.

Même souci de l’autre dans les relations professionnelles ou amicales. Mi casa es tu casa (« ma maison est la tienne ») ponctue souvent une première rencontre. »C’est loin d’être une invitation mais une pure convenance », avertit Katia Villafuerte, psycho-sociologue à l’Institut technologique de Monterrey.

Cette amabilité de façade remonterait à la colonisation. « L’impératif de maintenir l’harmonie de la relation vient du sentiment d’infériorité de l’Indien envers le colon, explique-t-elle. Aujourd’hui, on continue de répondre à une sollicitude par « a sus ordenes » (« à vos ordres »). » Cette identité, entre rejet et fascination de l’héritage espagnol, a été finement décrite par Octavio Paz dans Le Labyrinthe de la solitude (Gallimard, 1990). Le célèbre auteur mexicain compare cette volonté de sauver les apparences à « un masque qui, en même temps, nous exprime et nous étouffe ».

Plutôt sympathique, ce comportement singulier peut néanmoins virer au casse-tête en cas de panne de voiture ou de fuite d’eau. Les garagistes et les plombiers disent souvent « je passe « al rato » ». Autrement dit « je passe immédiatement » aussi bien que « dans une heure », « demain » ou encore… « jamais ». « Etre en retard est un sport national, décrypte Katia Villafuerte. S’énerver serait un manque de respect. Les Mexicains marchent à l’affectif. »

Leurs échanges n’en sont que plus tactiles, même entre hommes. Entre amis, l’abrazo s’impose : les deux comparses se serrent d’abord la main puis se donnent une accolade qui se termine par trois tapes viriles dans le dos avant de se resserrer de nouveau la main. « Le geste vient de la révolution, raconte Olivier Soumah-Mis. Les hommes vérifiaient ainsi si leur interlocuteur était armé. »

Avec une femme, l’abrazo s’accompagne d’une délicate bise sur une joue. Cariño (« chéri »), amor (« amour »), corazon (« coeur »)… Les marques d’affection ne manquent pas entre personnes de sexes opposés. La porte ouverte aux quiproquos sentimentaux. « Un cadre français à peine débarqué a pris à la lettre les mots tendres d’une collègue mexicaine qui était juste aimable avec lui », s’amuse encore Olivier Soumah-Mis. Gare aux coeurs brisés par les coutumes d’un pays où la chaleur humaine est érigée en art de vivre !

 

V.I.P. : la Vierge Illustre est Partout

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6 mois après mon retour en France, je viens publier ici un ultime post des aventures de la doctorante au Mexique. Ces aventures ne risquent pas de se reproduire avant un bout de temps, car ces temps-ci ce serait plutôt « La doctorante au pays des bébés ». Eh oui, j’attends un petit être humain qui devrait naître vers début octobre !!! 🙂 Et le plus drôle, c’est que j’étais déjà enceinte quand je suis arrivée au Mexique, mais je ne le savais pas… Il avait à peine quelques jours !

Vierge de Guadalupe

Vierge de Guadalupe

Alors, dans ce post, je souhaitais parler d’un personnage omniprésent au Mexique : la Vierge de Guadalupe (c’est-à-dire Marie, mère de Jésus-Christ, donc de Dieu en théologie catholique).

Teint mat, yeux mi-clos, allure majestueuse drapée dans un sublime manteau bleu-vert étoilé, telle est l’apparition surnaturelle qui s’imprima sur la tilma (tunique tissée de fibres d’agave) de Juan Diego, l’Indien à qui elle voulut bien se montrer un certain hiver de l’année 1531, aux abords d’un Mexico récemment colonisé par les Espagnols.

Je n’aborderai pas ici tout l’arrière-plan historique, cosmogonico-symbolico-théologique, scientifique et critique de cette apparition extrêmement populaire. Pour ceux qui en ignorent totalement les faits, l’histoire raconte que l’évêque de Mexico, ayant mis en doute la parole de Juan Diego sur l’apparition, lui aurait demandé un signe : que la Vierge fasse pousser des roses de Castille en plein hiver. C’est comme si c’était fait. Juan Diego court à la colline des apparitions (le Tepeyac), retrouve la Vierge et lui relate la demande raffinée de l’évêque. Et la resplendissante métisse de sourire et de faire pousser les fleurs requises. Juan Diego en ramasse tant qu’il peut dans sa tilma et s’en retourne au palais épiscopal. Et là, au moment où il déroule son paletot, qui se dévoile sous les yeux ébahis de l’évêque et de ses conseillers ??

Tilma dans la basilique

Tilma dans la basilique

L’image de l’apparition, copiée-collée sur la tilma. Laquelle est exposée dans la Basilique du Tepeyac (la neuve, construite dans les années 1950) située au sein du plus grand sanctuaire du monde en termes de visiteurs.

Il faut savoir que cette apparition, qui croise les apports indien et espagnol, est devenue le véritable symbole du Mexique et des Mexicains ainsi que leur plus grande protectrice. C’est elle que le curé Hidalgo arbore sur son drapeau quand il lance son fameux cri d’indépendance en 1810, c’est encore elle que l’on retrouve 100 ans plus tard sur les drapeaux de l’armée paysanne de Zapata pendant la révolution. Et aujourd’hui on trouve son image reproduite…

Dans le métro. D.B.

Dans le métro. D.B.

…partout.

Plusieurs versions dans une rue de Cuernavaca. D.B.

Plusieurs versions dans une rue de Cuernavaca. D.B.

Et dans les endroits les plus improbables : on ne compte pas bien-sûr les millions de niches creusées dans les murs où on peut lui offrir des fleurs dans la rue, mais elle est aussi présente dans les garages, les ateliers, dans l’habitacle des chauffeurs de peseros (bus miteux dont le trajet coûtait autrefois 1 peso), mais encore dans les galeries commerciales, les gares routières et dans les stations de métros.

Le cabas de la fashionista "guadalupana". D.B.

Le cabas de la fashionista « guadalupana ». D.B.

Simple statuette ou imagette, elle peut aussi atteindre de respectables proportions, les hommes allant jusqu’à lui dresser de véritables autels dignement enrubannés. Sur les marchés, on peut en acquérir une image parfois agrémentée de clignotants et de paillettes, de couleurs criardes, ses traits revisités au goût du jour ou réalisée en terre cuite dans un style délicieusement naïf. Autre option pour les fashionistas : acheter le cabas floqué de la Guadalupe ou le T.shirt à son effigie. La Vierge entre dans la culture kitsch et pop, au risque d’en être vidée de son sens ? Bah, elle en a vu d’autres au cours des siècles.

Au cours de la Coupe du Monde, après un décevant match nul contre le Mexique (et Dieu sait qu’ils ne faisaient que débuter leur descente aux enfers hihihi !) l’un des joueurs de l’équipe brésilienne affirma qu’Ochoa, le gardien mexicain, était forcément sous la protection spéciale de la Vierge de Guadalupe pour stopper autant de buts ! En 2006, les joueurs mexicains s’étaient d’ailleurs consacrés à elle. On ne compte plus les joueurs qui la portent sous leur maillot.

Et dernier petit clin d’oeil : la Guadalupe est la seule représentation de la Vierge Marie enceinte 😉 !

Puebla, ville des anges

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Je suis restée cinq jours à Puebla, de vendredi à mardi dernier.

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D.B.

Comme à Cuernavaca, j’étais censée consulter les archives de l’archevêché dès vendredi, car au téléphone on m’avait dit il y a un mois que je pouvais me pointer sans autre formalité.

Comme à Cuernavaca néanmoins, tout ne s’est pas passé comme prévu. Quand j’ai appelé vendredi matin, la responsable des archives m’a dit que j’avais besoin de l’autorisation du padre canónigo. Aïe, une petite lanterne rouge s’est allumée dans ma tête. Le padre n’a ni téléphone portable, ni adresse électronique. Il faut le contacter via sa paroisse. Ok, j’appelle la paroisse. Et là on me dit que le padre n’arrivera qu’à partir de 18 heures. Soit après la fermeture des bureaux de l’archevêché (14 heures).

Qu’à cela ne tienne, j’en ai profité pour visiter un peu Puebla. Puebla de los Ángeles de son nom entier, est l’une des plus anciennes villes fondées par les Espagnols au Mexique. On dit que son plan en damier a été tracé depuis le ciel par une divine armada d’anges, d’où son nom. Je ne sais ce qu’il en est, toujours est-il que l’armée mexicaine a mis sa raclée à l’armée française il y a 150 ans… à la bataille de Puebla.

D.B.

D.B.

Les Poblanos (habitants de Puebla) sont très fiers de leur ville et on les comprend. Quintessence du baroque mexicain et du style colonial, son centre historique a été classé au patrimoine mondial de vous savez quoi. Je me balade dans les rues perpendiculaires qui se comptent à partir de deux axes nord-sud et est-ouest, dans le parc luxuriant de Paseo viejo de San Francisco, sur la belle place ombragée du zócalo et j’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Ou plutôt, que j’ai été propulsée dans les années soixante. Deux jeunes égrènent des notes sur leur guitare à l’ombre d’un palmier, d’autres jouent au houla houp.

D.B.

D.B.

Des myriades de personnes, de familles, de couples se pasean (se baladent) sur la rue du 5 de mayo bordée de petits commerces et encombrée par les vendeurs de ballons et les cireurs de chaussures. C’est une vision très banale au Mexique, présente dans n’importe quel centro histórico de n’importe quelle ville du pays. Mais là il flottait une sorte de parfum nostalgique palpable entre les façades quadrangulaires et colorées.

 

D.B.

D.B.

Il y a énormément de choses à voir à Puebla et dans ses environs : Cholula la colorée et ses églises, ses pyramides, son mini volcan de 13 mètres de haut – le plus petit du monde… On a une très belle vue des volcans : Iztaccihuatl, Popcatepetl, Malintzin… De très nombreuses églises décorées dans le style baroque ou selon la tradition indienne. La cathédrale n’a rien à voir avec celle de Cuernavaca : elle a trois nefs, ne manque pas de statues de saints, ni de moulures, dorures, arcs, piliers, fresques et dômes. Un orgue gigantesque trône au-dessus du chapitre. Baroque.

Il y a aussi un saint, Sebastián de Aparicio, qui est le saint patron des voyageurs (pour ne pas laisser tout le boulot à saint Christophe). Ayant fui l’Espagne pour la Nouvelle-Espagne, il aurait fait paver une route des mines de Zacatecas au port de Veracruz, et fait construire des charrettes pour rouler dessus, afin que les Indiens ne se tuent plus à la tâche de transporter l’or sur leurs dos. Il est mort centenaire (une prouesse au XVIIe siècle) et son corps est toujours exposé dans l’église San Francisco.

Samedi, par un concours de circonstances absolument fortuit, j’ai été invitée à un mariage de gens que je ne connais pas. On a mis du temps à trouver le salón social (salle des fêtes). Dans un dédale de rues à trous, on croise quelques chiens errants, pas grand monde, aucune voiture. On est dans un faubourg entre Cholula et Puebla. Enfin arrivés et un peu gênés car on était les seuls güeros (voir ici) et très mal habillés en plus, on est accueillis par la petite soeur de la mariée et son petit copain. Elle toute souriante et lui sanglé dans son costume beige, ils nous guident vers une table (la leur !), nous laissent leurs places (!!) et là tout de suite on nous offre des assiettes de viande et de riz et des cervezas Indio, une bière très populaire. Il y a je crois 70 tables comme la nôtre, et trois étages d’enceintes crachent la musique à fond. Les gens dansent la cumbia, la bachata. Arrive l’heure du gâteau, une fantaisie de trois étages de chantilly consolidée avec du carton, puis le brindis (toast) des mariés avec leurs parents, et enfin l’heure du… guajolote. Le guajolote, c’est la dinde au Mexique. Je ne l’ai pas vue, il paraît qu’elle était là, et bien vivante. Ce que j’ai vu en revanche, c’est une procession d’invités en liesse : au début des hommes portant de grandes torches qui frôlaient les câbles électriques, puis des gens qui agitaient des sortes de roseaux rouges et d’autres portant de grands paniers sur les épaules avec d’énormes quartiers de viande dedans. Ils se sont dirigés vers la piste de danse, tout le monde leur a emboîté le pas, les bonbons giclaient de partout, et là nous avons fait une ronde en agitant nos plumets rouges au rythme de la musique en délire, encerclant les mariés qui dansaient leur « valse ». On offrait aux femmes des petits morceaux de tulle à s’épingler sur les cheveux et aux hommes des cravates en plastique de couleur. Très animé et très joyeux !

Mardi, avec la permission téléphonique du padre, je me suis rendue aux archives de l’archevêché. Très bien ordonnées en rangées de cartons, beaucoup plus volumineuses qu’à Cuernavaca. Je tombe sur le padre et la responsable.

D.B.

D.B.

Lui a une tête de Lino Ventura à cheveux blancs, une voix profonde et une clope à la main, au bout de son bras replié, dont il fait tomber négligemment la cendre par terre. Années soixante je vous dis. Elle, elle est adorable : des yeux qui brillent et qui m’accueillent direct, un merveilleux sourire. Je suis sous le charme de leur curieux tandem, et je passe une très bonne matinée en sa compagnie à elle, et de son fils de 10 ans qui arrive après l’école. Des bribes de musique, alternativement religieuse et pop, s’échappent d’un bureau voisin. Pendant une pause-clope de la responsable, une vieille dame au visage indien tout ridé m’apporte une enveloppe paraphée d’une écriture fleurie à remettre au padre.

J’ai l’impression d’être une secrétaire dans un mad men latino 😉 .

In memoriam

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D.B.

Devant le Palacio de Gobierno de l’État du Morelos qui se trouve sur l’un des côtés du zócalo de Cuernavaca, j’ai trouvé un endroit dédié au souvenir des victimes récentes de la violence des narcotrafiquants et de la répression policière.

Émouvant. Les victimes, hommes et femmes, sont assez souvent jeunes. Des croix les évoquent, sur des photos des visages nous sourient, des broderies adressent les adieux déchirants de mères à leurs fils, quelques versets bibliques rendent l’espérance au milieu de toute cette détresse exprimée. Des panneaux crient le désir de paix des habitants. L’autel, à la merci des passants, semble improvisé mais non dénué de dignité.

Au moment-même, sur le zócalo, une vingtaine de personnes manifestent contre le gouverneur.

« Pica y sabe, lástima que se acabe »

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« Ça pique et c’est goûtu, dommage que ça se termine.« 

Je ne pouvais pas évoquer mon séjour au Mexique sans passer par la case « cuisine ».

Comment ignorer un monument immatériel classé au patrimoine mondial de l’Unesco ? Sait-on seulement qu’il y a plus de variétés de chiles (piments) et de maïs qu’on ne pourrait en compter avec les doigts des mains et des pieds ? Que la cuisine mexicaine est tellement créative que l’on peut chaque jour découvrir un nouveau plat et une nouvelle façon d’accommoder les ingrédients de base ? Qu’elle forme un tout, depuis sa base populaire jusqu’aux plats proposés dans les restaurants les plus raffinés ? Que, s’il y a bien quelque chose qui unit la quasi totalité des Mexicains, c’est leur amour des condiments qui vont du piquant à l’incendiaire ? Que cette cuisine extraordinairement riche est le creuset de plusieurs traditions : pré-hispaniques, espagnole, arabe, chinoise, européennes, américaine ?

Je ne ferai pas un cours savant sur la cuisine mexicaine car je n’en connais que ce que mon palais a goûté avec délice. Ici je ne présenterai que quelques plats et aliments qui me plaisent particulièrement. Avant de commencer, rappelez-vous une règle de base : « sans chile, les Mexicains pensent qu’ils ne sont pas en train de manger » (fray Bartolomé de las Casas). Alors ne soyez pas peureux, si vous voulez vous initier à la vraie cuisine mexicaine, il faudra en passer par là (mais vous avez le droit de doser).

P63482612080919_5L’incomparable guacamole : cette merveille du monde se mange sans faim. La suavité de l’avocat arrondit le piquant du chile verde (piment vert) qui se fond dans un nuage de fraîcheur citronnée, égayé par une fine note du coriandre. On le prépare à la main, avant de se mettre à table, pour ouvrir l’appétit. Se consomme généralement avec des totopos (des bouts de tortilla frite ou toastée, nappés de sel).

Le grandiose mole : autre coup de génie de la cuisine mexicaine – et non, ce n’est pas le « petit frère » du guacamole – c’est une sauce qui accompagne généralement un morceau de poulet (effilé ou entier) mais aussi du porc, du boeuf ou du poisson. Cette mole_poblano-01sauce est tout un poème, et je ne saurai dire tout ce qu’elle contient. Ce qui est repérable, c’est son goût chocolaté mêlé au piquant des chiles (ancho, pasilla, chipotle… entre autres) et à l’onctuosité des arachides. En bouche, il produit une chaleur agréable et réconfortante. Quand j’ai passé mon Bac, j’avalais chaque matin un énooorme et consistant plat de mole (et j’ai eu la mention « bien » 😉 ). On dit du mole qu’il fut créé par une religieuse du couvent de Santa Marta à Puebla, peut-être qu’elle a fait « tomber » par mégarde les épices de son étagères dans son chocolat, peut-être ne savait-elle que faire pour la fête de Noël… C’est pourquoi sa variété la plus connue se nomme le mole poblano. Mais comme toute géniale création résistant au temps, elle plonge certainement ses racines dans un passé plus lointain et donc pré-hispanique.

Le sympathique chile chipotle est le piment que je préfère. Chile rouge et séché, il pique fort mais sans l’agressivité de certains chiles verts ou du chile habanero (jaune). Plutôt rond en bouche, on peut le retrouver dans plusieurs plats mais aussi en tant que nappage de chips (qui s’appelle… « chipotles » tout simplement : mes préférées !).

cochinitaLes originaux tacos de cochinita pibil : tacos tout le monde sait ce que c’est, n’est-ce pas ? Allez, un petit cours de rattrapage : ce sont des tortillas, frites ou non, que l’on emplit de tout ce qu’on veut (et pourquoi pas de Mars fondu tant qu’on y est, ajoutant ainsi une énième création à notre patrimoine de l’humanité). La cochinita pibil est du porc cuit à l’étouffée dans une feuille de bananier, traditionnellement dans un four de terre, et qui se sert effilé mélangé à des oignons doux marinés dans du jus d’orange et épicés par le chile habanero. Et vous mettez le tout dans des tacos pour le manger « a gusto ». C’est un plat originaire de la péninsule du Yucatán. Sa saveur aigre-douce est originale et flatte le palais. À goûter au moins une fois !

La rafraîchissante agua de horchata : j’en ai déjà parlé, c’est un délice. C’est une eau de riz à laquelle on peut rajouter de la cannelle. Au goût, on croit boire une sorte de lait mais en bien plus rafraîchissant ; une fine couche de poudre de riz semble tapisser la bouche. Riquísimo!

tamalLes chaleureux tamales : une création culinaire très pratique, que l’on peut déguster dans la rue, devant le puesto (le petit stand, souvent roulant) qui les sert bien chauds. Pour faire un tamal, il faut : une pâte de maïs, une sauce (verte ou rouge suivant les chiles, ou du mole, ou sucrée…) ; éventuellement un morceau de poulet que l’on fourre dans la pâte, ou des « rajas » (filaments de chile) ; une feuille de maïs ou de bananier dans laquelle on roule la pâte. C’est prêt !

Le familial pozole : le pozole est une soupe que l’on sert beaucoup pendant le pozoletemps de Noël, mais aussi le jeudi qui se trouve être « el jueves pozolero ». Bien sûr, vous en trouverez tous les autres jours de l’année (rien n’est introuvable au Mexique, ou presque). C’est une soupe où flotte, dans un bouillon : des grains de maïs (blanc) gonflés et des bouts de viande, auxquels vous pouvez rajouter de l’oignon émincé des tranches de radis, des feuilles de salade, de l’avocat, du coriandre, plus de chile… Un plat très populaire.

pelonLes inoubliables dulces de tamarindos : le tamarindo est un fruit qui est utilisé dans la confection de certains bonbons. On mélange sa pulpe à du sucre et… du chile bien-sûr. Le goût est fort, un peu acide, mais assez addictif ! Sa forme commerciale la plus populaire est le « pelón pelo rico » : une espèce de seringue pousse la pâte du tamarindo à travers une petite passoire, d’où l’impression que le bonbon a des cheveux (le prix Nobel de l’imagination revient aux Mexicains).

Les rassurantes gorditas : les gorditas (« petites grosses ») sont tout simplement des tortillas qui ont un peu pris du volume dans le sens de l’épaisseur, sur lesquelles on rajoute une sauce de chile (vert ou rouge), de la crème et du fromage râpé, au goût du client.  Chauffés sur place. J’ai aussi connu des gorditas fourrées avec de la purée de frijol (haricot noir) qui étaient à s’en lécher les doigts.

Les typées quesadillas de maíz azul con queso : les quesadillas sont des tortillas que l’on réchauffe sur une plaque ou une 56859557.quesadillas_azulespoële, sur lesquelles on fait fondre du fromage oaxaca (qui fond très bien sans devenir liquide). On les plie en deux, et hop ! On les mange. On peut leur rajouter l’ingrédient que l’on souhaite (champignons, jambon, fleur de courgette…) et les tremper dans de la sauche verte ou rouge. Quand les tortillas sont bleues, c’est qu’elles ont été préparées avec… du maïs bleu (oui !). Le maïs bleu me semble plus goûtu, presque amer, ce qui se marie bien avec l’onctuosité du fromage.

esquitesLes simples et délicieux esquites : les esquites ? Ce sont tout simplement des grains de maïs (blanc bien sûr) servis dans un verre, et agrémentés de jus de citron, de quelques herbes, et pourquoi de chile piquillo (en poudre). Ce sont des puestos qui le vendent dans la rue, le plus souvent. Suprêmement bon dans sa simplicité même.

Et je n’ai pas parlé des enchiladas, des chilaquiles, des plats régionaux, des chapulines (sauterelles), des fruits…

Au-dessous du volcan

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Dimanche dernier j’ai pris le bus pour Cuernavaca.

Tourimex

Tourimex

Chef lieu de l’État du Morelos, la ville au « prinemps éternel » se trouve à une heure et demie en bus au sud de Mexico. Elle a attiré et attire encore, de nombreux chilangos (habitants de Mexico) et étrangers en villégiature. En littérature, Cuernavaca est la terre d’élection du consul du mythique roman de Malcolm Lowry, Au-dessous du volcan. Le volcan, c’est le grand guerrier Popocatepetl, dont le panache de fumée vient régulièrement chatouiller les narines des habitants du Valle (en plus de la pollution atmosphérique).

Les grands de ce monde ont depuis longtemps honoré de leur présence « Cuauhnahuac » – son nom en langue nahuatl (les Espagnols l’ont prosaïquement transformé en « corne de vache ») : les empereurs aztèques, Cortés le conquistador et aujourd’hui… des narcotrafiquants, entre autres. Vers le milieu du dernier siècle, Cuernavaca était devenue le rendez-vous de l’intelligentsia mexicaine et étrangère, accueillant Ivan Illich, Manuel Puig et même le dessinateur Jijé le temps d’un été.

Après cette introduction alléchante, vous vous attendez peut-être à de nouvelles aventures à rebondissements de la doctorante. Je vais vous décevoir, les récoltes ont été assez maigres. J’étais censée consulter les archives de l’évêché de Cuernavaca. Quelques mois auparavant, le padre « canciller » (le chancelier, une sorte d’intendant du palais épiscopal) m’avait écrit que mon accès aux archives était garanti. Mais depuis quelques temps, il ne répondait plus à mes mails pressants. Lundi, on m’a dit au téléphone que j’avais besoin de son autorisation orale mais que le padre était injoignable… jusqu’à mercredi.

Les portes du palais se fermaient sur mon nez pour deux jours pleins. Argh. Mon temps est compté au Mexique, je suis venue de loin, et je ne m’attendais pas à un tel contretemps – mais ma plaidoirie n’a pas suffi à attendrir l’inflexible secrétaire.

De plus, seule et sans voiture, je n’osais pas m’aventurer hors du centre historique où j’étais logée. Cuernavaca et le Morelos en général ont mauvaise presse niveau sécurité, et j’avoue être sensible à ce type d’informations. Le Morelos est une terre d’agitation politique. C’est  là que s’est formée l’armée populaire menée par Zapata dans les années 1910, pendant la révolution.

J’en ai quand même profité pour me « fondre » dans la population locale en déjeunant deux fois dans des fondas de comida corrida. Expérience très positive. Ce sont des petits restaurants, souvent tenus par des femmes, où est proposé un menu fixe avec un bouillon en entrée, deux ou trois plats au choix et un dessert, le tout arrosé d’une « eau » de quelque chose. Les deux fois, c’était de l’eau d’horchata, boisson à base de riz dont je raffole car c’est très rafraîchissant. Le service fut à chaque fois extrêmement aimable et rapide. Les propinas (pourboires) s’échappent d’elles-mêmes de ma bourse ! Le seul point négatif, c’est le dessert : de la gélatine purement chimique. Et vous vous étonnez que ma francitude se rebelle ? Je l’ai quand même fait taire en ingurgitant comme j’ai pu cette tremblotante matière de couleur criarde.

Mardi, j’ai fait l’aller-retour Cuernavaca-Mexico pour consulter d’autres archives afin de ne pas perdre trop de mon temps. Expérience assez exténuante.

Enfin mercredi, les portes de l’évêché se sont ouvertes devant moi… victoire ! Cuernavaca n’est un évêché que depuis un peu plus d’un siècle. Le complexe épiscopal est relativement simple, même s’il compte quand même 3 églises en plus de la cathédrale car c’est un ancien couvent. La cathédrale, construite par les franciscains, est l’une des églises les plus anciennes du pays. Son intérieur est très dépouillé – rare exemple dans un Mexique dominé par le style baroque – et son ornementation suit les nouveaux canons liturgiques en vogue après le concile Vatican II. À vrai dire, Mgr Méndez Arceo, son évêque « révolutionnaire » des années 50-70 avait déjà commencé à la restructurer dix ans avant le concile, découvrant des fresques du 18e siècle et ôtant le retable de style churrigueresque (un baroque tardif).

Dans le choeur, saisissante apparition : une statue de la Vierge de l’Assomption sort seule de la pénombre, portée par des angelots. La sobriété qui l’entoure ne peut que mettre en valeur celle qui donne son nom à la cathédrale.

J’ai passé diverses portes massives en bois sculpté, pénétré des hautes pièces sombres et fraîches aux murs couverts de chaux, montré humblement patte blanche aux gardiennes du lieu, des religieuses pour la plupart, et me suis retrouvée devant un petit bout de jeune fille promue chef du service des archives.

Trois patios plus tard, elle me faisait entrer dans le petit débarras des archives « mortes », c’est-à-dire assez vieilles pour être consultables par les curieux dans mon genre. Laissée seule un instant, je furetais en prenant garde à ne pas faire tomber un grand tableau de la Vierge de Guadalupe, quand j’entends du bruit derrière moi. Croyant que c’était ma guide, je me retourne, et là que vois-je ?…

Un PAON !!!

Il était entré sans que je m’en aperçoive. On eût dit que le digne et dandinant animal était venu faire sa tournée d’inspection au cas où j’aurais eu la mauvaise idée de subtiliser quelques liasses de papiers poussiéreux. J’étais tellement surprise que je n’ai pas eu le temps de fixer en photo cet instant surréaliste. La jeune fille est revenue juste après, ignorant complètement notre silencieux compagnon.

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Des relations familiales inextricables…

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Vu et entendu par la doctorante :

–> Une femme à son mari dans un restaurant : « Hijo, puedes hacer esto? » (Fils, peux-tu faire ceci ?)

–> Une mère à son fils de deux ans dont elle change la couche dans les toilettes : « Papá, no te me muevas pues! » (Papa, ne bouge pas !)

Non, les Mexicains ne confondent pas les générations. C’est juste que « hijo » et « papá » font partie des innombrables épithètes affectueuses qu’ils donnent à leurs congénères, quelle que soit leur relation familiale, ou non-familiale d’ailleurs…

Des standards et des « ambulantes »

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La ville de Mexico engage de gros efforts pour correspondre aux standards des grandes métropoles occidentales. Dans la rue et dans le métro, des campagnes de propagandes sont lancées pour : obtenir une ville propre (jetez vos déchets à la poubelle), une ville moins bruyante (ne parlez pas trop fort) et surtout une ville sécurisée. Des panneaux innombrables invitent les victimes à dénoncer leurs agresseurs. Des éclairages publics ont été ajoutés dans d’anciens coupe-gorge.

Le métro, dont la réputation est à refaire, a pris les choses en main. Des panneaux indiquent régulièrement : « station sécurisée ». On ne dira jamais assez l’impact psychologique d’une telle affirmation. Elle se concrétise par la présence de flics et de caméras, les bonnes vieilles méthodes, mais aussi, comme en Inde, par des zones réservées aux femmes et aux enfants de moins de 12 ans. Certaines femmes ne suivent pas la règle du jeu : elles amènent leur chéri au sein du gynécée ! Que bárbaro. Mais il est drôle d’observer l’attitude penaude des chéris en question dans ce coin réservé aux femmes et aux impubères.

"L'entrée est interdite aux vendeurs ambulants". D.B.

« L’entrée est interdite aux vendeurs ambulants ». D.B.

Un point extrêmement litigieux s’est posé à l’administration publique : la question des ambulantes, les vendeurs ambulants. Près du tiers des actifs travaillent sans être déclarés (source : INEGI), et comme les indemnités chômage ne sont pas pour eux, un de leurs recours est la vente ambulante (illégale) dans l’espace public. Étant donné le besoin vital qu’est pour eux cette source de revenus, l’Etat ne peut l’interdire sans encourir de sérieuses réactions de mécontentement. La ville de Mexico a cependant pris la décision il y a quelques années d’expulser les ambulantes du centre historique, dans une optique de revalorisation. Mais le métro reste un terrain de choix pour les vendeurs à la sauvette. Vous êtes assis, ou debout, et soudain une voix de stentor vous interpelle :

« Señores usuarios, se van a llevar en esta ocasión su rica y deliciosa congelada. Refresquese, refreeesqueseee! « 

Traduction : Messieurs-dames les usagers, vous allez repartir cette fois-ci avec une bonne et délicieuse congelada (glace pilée parfumée). Rafraîchissez-vous, rafraîchissez-vous !

Un vendeur dans le zócalo de Cuernavaca. D.B.

Un vendeur dans le zócalo de Cuernavaca. D.B.

Le vendeur hausse brusquement le ton de sa voix d’une octave sur le « e » final de « refresquese », comme dans les variations vocales des chants orientaux.

On ne peut pas le louper, c’est sûr.

Depuis le début de mon séjour, j’ai vu des vendeurs de : cuillères en bois (« pour battre les sauces, la mayonnaise, le miel »), l’analgésique Lanax (« pour les maux de dos, de la ceinture – i.e. d’estomac -, de la plante des pieds, à base de paracetamol »), chewing gums (« avec leur nouvelle présentation en forme de double portefeuille »), jeux de cartes espagnols (« très résistants »), manuels de mathématiques (« pour s’entraîner aux additions, multiplications, soustractions, divisions, fractions, racines carrées, avec les chiffres cardinaux, romains, arabes, égyptiens et mayas ! »). Et enfin, les incontournables vendeurs de medleys, véritables soundsystems ambulants.

Si j’étais une étudiante en anthropologie, en sociologie ou en linguistique à la UNAM (l’université nationale), je prendrais le métro tous les jours et je noterais soigneusement le « boniment » des ambulantes.

Et quelle idée de la municipalité de vouloir une ville plus silencieuse ! Vous voulez tranformer Mexico en une ville morte musée comme Paris ou quoi ?!!